17. avr., 2021

Toucher ou ne pas toucher le Christ ?

Il nous semble souvent que les apôtres eurent la chance d’être des témoins de la Résurrection de Notre Seigneur et, qu’ainsi, leur foi en fut facilitée, cette divine présence aplanissant alors tous les doutes. Or il n’en est rien. Les récits des différentes apparitions du Christ victorieux de la mort ne manquent pas de souligner l’aveuglement, l’incrédulité, la difficulté à accepter une réalité qui dépasse l’entendement humain. Le Christ donne aussi des ordres contradictoires, comme celui de Le toucher ou bien au contraire de ne pas Le toucher. Comme rien ne peut être illogique en son enseignement et dans son comportement humain, il est bon d’essayer de comprendre en quoi consiste sa pédagogie pour amener l’homme à croire de tout son être à ce que son intelligence ne peut concevoir.

« Ne me touche pas »

Madeleine, cette pécheresse repentie, rejoint l’élection unique du Bon Larron premier élu du Paradis, lorsqu’elle est choisie comme la première bénéficiaire de la rencontre avec le Christ ressuscité et comme la messagère de cette nouvelle à nulle autre pareille à transmettre aux apôtres pourtant choisis par le Maître pour édifier son Église. Dans les deux cas, le plus petit et le plus misérable aux yeux des hommes a été mis en avant par le Seigneur comme preuves du bouleversement qui venait de transformer le monde : le péché vaincu sur la Croix permet au Brigand d’entrer dans le séjour céleste, et la mort vaincue dans le Tombeau gît aux pieds d’une femme à la vie passée chargée de substances mortelles. Cependant, lorsque Marie-Madeleine découvre enfin que Celui qu’elle confondait avec un jardinier est son Seigneur, elle se voit répondre, alors qu’elle se précipite vers le Christ : Noli me tangere – « Ne me touche pas », une des phrases évangéliques parmi les plus célèbres et les plus mystérieuses. 

Quoi de plus normal pourtant, pour des personnes qui s’aiment, que de se toucher ? Un enfant ne peut pas survivre sans le contact avec sa mère, un amoureux se languit si sa femme est séparée de lui physiquement, des amis s’embrassent ou se serrent la main dans la joie des retrouvailles… L’homme est fait pour le contact et le lui interdire est attenter à son âme qui se flétrit faute de cette sève. À plus forte raison dans le cas hors du commun de Marie qui cherchait le cadavre disparu du Christ et qui se retrouve face au Maître vivant. Son amour semble être repoussé par le Christ. Le peintre Laurent de La Hyre a su transcrire ce double geste de la Madeleine arrêtée dans son élan et du Christ qui la tient à distance tout en lui effleurant le front. Lui peut toucher, mais elle, elle ne le peut en cet instant. L’explication qu’Il lui donne ajoute encore à la complication, car comment pourrait-Il être touché une fois qu’Il aurait rejoint le Père ? Peut-être ne veut-Il pas qu’elle puisse s’approprier cette présence, voulant Le garder tout entier pour elle seule ? Et puis Il n’a pas encore achevé le chemin qui Le conduit de nouveau vers le Père. Rien ni personne ne doit troubler cette apothéose. Aussi le Christ veut-Il diriger la joie de la Madeleine, non point vers une consolation terrestre — celle de retrouver un ami qui était mort — mais vers une joie surnaturelle. Il enseigne à Marie-Madeleine ce que doit être la véritable joie, ceci de façon un peu rude mais permettant à celle qui L’aime de découvrir ce que sera dorénavant sa mission, celle d’annoncer le Christ ressuscité, vrai Dieu et vrai homme, et non point simplement le retour ponctuel à la vie d’un Maître respecté.

« Toucher » avec la foi

Il est possible de reconnaître la divinité sans la toucher. Cela passe par la purification des attachements humains et l’entrée dans une autre demeure qui est celle de la Révélation. La rage de posséder empêche l’union à Dieu. Cette dernière n’est possible que dans l’ascèse et le renoncement. Le saint est celui qui découvre sa liberté lorsqu’il s’est détaché de tout, acquérant ainsi une richesse intérieure inépuisable. Cela passe aussi par la communion au Corps du Christ. L’intimité avec le Sauveur ne sera plus celle d’une amitié extérieure mais d’une union intérieure où son Corps est absorbé par le nôtre, où le communiant devient un autre Christ, à condition d’accueillir cet Hôte divin dans les dispositions requises pour vivre pleinement de la grâce. La seule voie possible pour « toucher » le Christ est la foi.

Une présence historique

Quelque temps après cette apparition à Marie-Madeleine, se situe l’épisode, également fameux, de la seconde apparition au groupe des onze puisque, dans un premier temps, saint Thomas n’était pas présent. Bizarrement, contrairement à l’interdiction faite à la Madeleine, le Christ invite cette fois l’apôtre — qui avait été incrédule face aux récits des autres apparitions, à non seulement Le toucher, mais à enfoncer ses doigts dans les plaies de la Passion. La Résurrection est le centre de la foi chrétienne. L’Église, pour définir ce dogme, insiste sur deux aspects inséparables : la Résurrection est réelle, c’est-à-dire que le Christ a repris sa propre chair humaine et qu’Il n’est point un esprit vagabond ; et dans le même temps, que le Corps du Sauveur est désormais glorieux puisque doué de nouvelles qualités : l’incorruptibilité, puisque le Christ ne peut plus souffrir ni mourir ; la clarté, car il est resplendissant comme le soleil ; l’agilité, permettant de se déplacer rapidement ; et enfin, la subtilité, lorsque le Christ pénètre dans le Cénacle alors que les portes sont fermées. Corps glorieux donc mais résurrection du corps de chair, celui-là qui était sorti du sein de la Vierge Marie sans affecter son intégrité physique. Les modernistes, Loisy en tête, avaient voulu réduire la Résurrection à un fait purement surnaturel alors qu’elle est aussi d’ordre historique. Voilà pourquoi ce face à face entre le Christ et saint Thomas est si éclairant pour notre manque de foi. Le Seigneur veut nous enseigner que sa présence de Ressuscité n’est pas symbolique, pas plus qu’elle ne l’est dans le sacrement de l’Eucharistie. Au lieu des apôtres, Il est présent avec son corps et son sang humains, avec son âme, avec sa nature divine. La présence du Ressuscité est réelle, et non point le vague sentiment, dans le cœur des disciples, que leur Maître est encore parmi eux, d’une certain façon. Cette Présence ne dépend pas de leur foi, de leurs émotions, de leurs sentiments, de leurs passions. Elle est par elle-même.

« Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Il n’est pas rapporté par l’Évangéliste si saint Thomas, à l’invitation de Jésus, a vraiment mis ses doigts dans les stigmates du Christ. Il s’écrie simplement et admirablement : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Dieu connaît nos hésitations, notre incrédulité, comme notre propension à nous attacher de façon possessive. Aussi le Fils ressuscité ordonne-t-Il parfois de Le toucher et à d’autres moments de ne pas Le toucher. Lui qui a touché si souvent les malades et les lépreux pour les guérir, les pécheurs pour les purifier, Lui qui s’est laissé toucher par les bons et par les mauvais — comme cette femme hémorroïsse effleurant la frange de son manteau pour être délivrée de son mal, comme Judas l’embrassant pour signer sa traîtrise — se présente sans cesse à nous comme Celui qui approche et qui se laisse approcher malgré notre indignité.