4. mai, 2021

Une émotion, une astuce de saint !

Accueillir la tristesse avec saint Thomas d’Aquin

« J’ai compris que nous ne pouvions pas aller à la messe en laissant sur le parvis notre colère ou notre tristesse. Non ! Le Seigneur nous demande de venir vers Lui avec tout notre être », confie Edwige Billot, mariée et mère de trois enfants, travaillant depuis dix ans dans les ressources humaines et auteur de Et si les saints nous coachaient sur nos émotions ? paru en janvier aux éditions Téqui. Passionnée à la fois par la dimension psychologique de l’homme et par les témoignages des saints, elle est convaincue que ces derniers ont saisi à quel point Dieu désire nous rejoindre au cœur-même de nos émotions. Emotions et relation à Dieu, deux facettes de la vie qui peuvent être unifiées. Il ne s’agit pas d’ignorer les émotions (réactions physiologiques de notre corps à un évènement), mais de les accueillir, de les comprendre, pour leur faire prendre une bonne direction. Si les émotions peuvent nous faire trébucher, elles peuvent aussi, à l’instar des saints, permettre de grandir, d’avancer et de prendre de bonnes décisions.

La tristesse ou le piège de la désespérance

Saint Thomas d’Aquin définit la tristesse comme « la douleur de l’âme ». Le piège de la tristesse, c’est de s’y complaire indéfiniment et de sombrer dans le désespoir. C’est la « tristesse excessive » dénoncée par Saint Paul (2Co, 2, 7). Un état qui finalement nous éloigne de Dieu, Lui qui est source d’espérance. Pour l’auteur de la Somme théologique, psychologue avant l’heure, « tout ce qui nuit, si on le garde pour soi, est plus affligeant parce que l’attention de l’âme s’y concentre davantage ; au contraire, lorsqu’on l’extériorise, l’attention de l’âme se trouve en quelque sorte dispersée au-dehors et la douleur intérieure en est diminuée » (I-II q. 38 a. 2). La mélancolie est accentuée si nous ne laissons pas libre cours à notre tristesse.

Pour éviter de tomber dans le piège de la désespérance, il est bon, en premier lieu, de s’accorder le droit de pleurer. Saint Thomas d’Aquin recommande de laisser son cœur se décharger par les larmes. Pleurer permet à l’âme d’évacuer une peine, sans quoi l’amertume s’accumule et nous paralyse.

Le pape François y encourage fortement : « Certaines réalités ne sont visibles qu’une fois nos yeux lavés par les larmes. Je vous enjoins tous à vous demander : ai-je appris à pleurer ? ». « Les pleurs manquent au monde d’aujourd’hui ! », s’est-il exclamé lors d’une rencontre avec des jeunes aux Philippines, en janvier 2015, face à une jeune fille en larmes.

Pleurer est aussi une manière de placer sa tristesse sous le regard de Dieu, et de se laisser réconforter par celui qui est source de toute consolation : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père plein de tendresse, le Dieu de qui vient tout réconfort. Dans toutes nos détresses, il nous réconforte », dit saint Paul (2Co 1, 3).

Canaliser sa colère avec saint François de Sales

Mettre son cœur en garde

Connu pour sa douceur, saint François de Sales apporte un précieux témoignage exhortant à réprimer les premiers mouvements de la colère. « Montagnard au tempérament assez sanguin et bien trempé, il apprit si bien à se maîtriser qu’avec la grâce de Dieu, il devint un modèle de patience et de douceur », assure Edwige Billot. Saint François de Sales définit la colère comme une boursouflure du cœur, souvent accompagnée d’un « appétit de vengeance ».

Selon son expérience, le meilleur remède contre la colère est de s’exercer régulièrement à la douceur et de mettre son cœur en garde : si nous sommes capables de reconnaître notre colère avec calme et douceur, nous serons bien plus aptes à la maîtriser et à ne pas la laisser exploser. « Au premier ressentiment, ramasser promptement ses forces non pas brusquement ni impétueusement, mais doucement et sérieusement », écrit l’auteur de l’Introduction à la vie dévote. Voici la prière qu’il a écrite afin de demander l’aide du Seigneur pour trouver le chemin de la douceur lorsque la colère « s’allume en lui ». Une prière à réciter aussi bien dans les moments de paix qu’au seuil de la colère.

« Ô Seigneur, avec Ton aide, je veux m’exercer à la douceur dans les rencontres et les contrariétés quotidiennes. Dès que je m’apercevrai que la colère s’allume en moi, je recueillerai mes forces, non avec violence, mais doucement, et je chercherai à rétablir mon cœur dans la Paix. Sachant que je ne peux rien seul, je prendrai soin de T’appeler au secours, comme le firent les Apôtres ballottés par la mer en furie.

Enseigne-moi à être doux avec tous, même avec ceux qui m’offensent ou me sont opposés, et jusqu’avec moi-même, ne m’accablant pas à cause de mes défauts. Quand je tomberai, malgré mes efforts, je me reprendrai doucement et dirai : « Allons, mon pauvre cœur, relevons-nous et quittons cette fosse pour toujours. Recourons à la Miséricorde de Dieu, Elle nous viendra en aide » ». Ainsi soit-il.

Surmonter sa peur avec Ignace de Loyola

Faire à sa mesure et laisser le reste à la Providence

Vivre dans le présent, faire à sa mesure, et avoir confiance en Dieu sont trois leviers puissants pour vaincre toutes sortes de peur.

En premier lieu, il est bon de s’efforcer à vivre dans le présent. Selon saint Ignace, « l’anxiété et l’inquiétude de l’esprit ne plaisent point à Dieu ». Imaginer des scénarios catastrophes, appréhender le lendemain, angoisser face à l’inconnu, reposent sur des faits plus ou moins réels et ne font qu’amplifier la peur. En outre, l’angoisse du futur peut nous paralyser et nous empêcher de vivre. Le remède ? Choisir la confiance et s’en remettre à la divine Providence, non pas aveuglement mais après avoir effectué tout ce qui est en notre pouvoir. Dans une lettre datant de 1555, soit un an avant sa mort, saint Ignace a trouvé les mots pour apaiser toute crainte :

"Il me semble que vous devriez vous résoudre à faire avec calme ce que vous pouvez. Ne soyez pas inquiets de tout, mais abandonnez à la divine Providence ce que vous ne pouvez accomplir par vous-même. 

Sont agréables à Dieu notre soin et notre sollicitude raisonnables pour mener à bien les affaires dont nous devons nous occuper par devoir. L’anxiété et l’inquiétude de l’esprit ne plaisent point à Dieu. Le Seigneur veut que nos limites et nos faiblesses prennent appui en sa force et en sa toute-puissance ; il veut nous voir croire que sa bonté peut suppléer à l’imperfection de nos moyens.

Ceux qui se chargent d’affaires nombreuses, même avec une intention droite, doivent se résoudre à faire simplement ce qui est en leur pouvoir, sans s’affliger s’ils ne parviennent pas à tout réaliser comme ils le voudraient. A condition toutefois qu’ils aient accompli tout ce que la nature humaine peut et doit faire selon les indications de la conscience. 

Si on doit laisser de côté certaines choses, il faut s’armer de patience, et ne pas penser que Dieu attend de nous ce que nous ne pouvons pas faire : Il ne veut pas davantage que l’homme s’afflige de ses limites. Pourvu que l’on donne satisfaction à Dieu, – ce qui est plus important que de donner satisfaction aux hommes – il n’est pas nécessaire de se fatiguer outre mesure. Bien plus, lorsqu’on s’est efforcé d’agir de son mieux, on peut abandonner tout le reste à celui qui a le pouvoir d’accomplir tout ce qu’il veut. »

Combattre la paresse avec Jérôme de Stridon

L’oisiveté, mère de tous les vices

Procrastination, flemme, paresse… Autant d’émotions qui nous sont familières, et qui demandent à être combattues. En effet, pour saint Paul, la paresse est un péché contre la charité. « En ne faisant pas ce que l’on peut attendre de nous, nous blessons les autres et nous-mêmes, puisque nous ne mettons pas en œuvre les talents qui sont les nôtres », précise Edwige Billot. En outre, l’oisiveté est dangereuse dans la mesure où elle facilite les tentations.

« L’oisiveté est mère de tous les vices » prévient la sagesse populaire. Et elle n’est pas la seule à mettre en garde contre la paresse. Les Ecritures n’y vont pas par quatre chemins : « Le paresseux ressemble à une pierre crottée, tous le persiflent à cause de son déshonneur. Le paresseux ressemble à un tas de fumier : tous ceux qui en ramassent secouent la main », peut-on lire dans le Livre de Ben Sira le Sage (Sir 22, 1-2). « Les désirs du paresseux le tuent, car ses mains refusent de passer à l’acte » (Pr 21, 22) déclame le livre des Proverbes, tandis qu’il encense la femme « qui ne mange pas le pain de l’oisiveté » (Pr 31, 27). Saint Paul non plus n’est pas tendre avec les paresseux qui fuient leur devoir dans les diversions : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné. » (2Th 3, 10-12).

Saint Jérôme, docteur de l’Église, traducteur de la Bible en latin au Vème siècle, préconise un remède infaillible pour ne pas tomber dans les tentations liées à l’oisiveté : demeurer dans l’action, de telle sorte que le démon nous trouve toujours occupés. « Vis de telle sorte que le démon te trouve toujours occupé » (Lettres, 4), écrit-il en ce sens à son ami Rusticus. Car si nous sommes occupés à faire le bien, alors nous sommes, en toute logique, moins disponibles aux sollicitations du mal. 

Renoncer au mépris avec saint Vincent de Paul

La compassion : les « lunettes du cœur »

Par sentiment de supériorité ou par manque d’intérêt à l’égard d’une personne de son entourage, le mépris s’immisce parfois inconsciemment dans la vie quotidienne. Une tendance que l’Evangile, prônant l’amour et la charité notamment envers les plus faibles, invite à combattre.

Le pape François propose un remède pour lutter contre le mépris : lorsque nous ressentons du mépris à l’égard de quelqu’un, « il faut tout mettre en œuvre pour tomber dans la compassion », cette capacité à ressentir la souffrance d’autrui et à se proposer de la soulager. Ainsi, pour le pape François, la compassion est comme « les lunettes du cœur ».

Or s’il y a un expert dans le domaine de la compassion, c’est bien saint Vincent de Paul, qualifié aussi d’« apôtre de la charité ». Ordonné prêtre en 1600, saint Vincent de Paul a passé sa vie au service des plus pauvres. Il avait pris conscience que visiter les indigents était plus difficile que de donner son argent pour créer une soupe populaire :

« Vous verrez que la charité est un lourd fardeau à porter, plus lourd qu’une marmite de soupe, assurait-il. Mais vous garderez votre bonté et votre sourire. Donner de la soupe et du pain n’est pas suffisant. » La compassion ne peut être déléguée. « Si l’on souhaite être compatissant, il ne suffit pas de donner une pièce à une personne dans la rue. Ce qui compte encore plus, c’est le contact avec la personne », souligne Edwige Billot. S’arrêter volontairement et poser un acte de charité est une manière de s’exercer à la compassion et de revêtir petit à petit les lunettes du cœur, jusqu’à oublier tout sentiment de mépris vis-à-vis du plus petit que soi.