27. juil., 2021

Mgr Dominique Lebrun : « La pensée du peuple n’est pas toujours la meilleure »

Dans son homélie prononcée ce lundi 26 juillet lors de la messe célébrée en hommage au père Jacques Hamel, Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, a rappelé avec justesse la portée du sacrifice de ce prêtre tout en élargissant la réflexion aux épreuves auxquelles sont confrontées nos sociétés.

« La pensée du peuple, quand il est dans la peur ou tourné sur lui-même, n’est pas toujours la meilleure. Cela est sans doute vrai dans nos communautés comme dans nos pays, oserais-je dire dans nos démocraties ». C’est une homélie appelant à la réflexion qu’a prononcé Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, lors de la messe célébrée en mémoire de la mort du père Jacques Hamel, assassiné il y a cinq ans par deux terroristes. Si ses mots donnent à réfléchir sur le geste des deux terroristes ayant ôté la vie au père Hamel mais aussi sur celui du père Hamel qui a témoigné du Christ jusqu’au bout, il ouvre avec justesse la réflexion sur cette « grande attente de l’humanité » qu’est la paix. Une attente qui se fait attendre quand on regarde les épreuves et les tensions qui traversent nos sociétés.

« Je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde » (Ps 77)

L’évangéliste Matthieu reconnaît dans les paraboles de Jésus une grande attente, « ce qui est caché depuis la fondation du monde ». La grande attente de l’humanité est la paix.

La grande attente de l’humanité se fait encore attendre ; car le mal étouffe encore le bien, le bien de la paix, les biens de la justice et de la fraternité qui édifient la paix. Nous le savons bien ici, que trop ! Le Mal a semblé l’emporter ; en tous les cas, il a créé souffrance et blessures qui durent.

Dieu répond-t-il à notre attente de la paix ? Accueillons ce que les deux lectures bibliques nous en disent.

La première lecture est tirée de la grande épopée du peuple de Dieu. Il est déjà sauvé de l’esclavage des Égyptiens, mais encore empêtré dans ses peurs et ses désirs d’un salut immédiat, encore en attente de la paix.

Moïse est alors appelé auprès de Dieu pour y recevoir les tables de la loi, les fameux 10 commandements. Le peuple attend, impatient, et se retourne sur ses propres richesses, pour se faire un Dieu à son image, le veau d’or.

Comment ne pas penser, frères et sœurs, à notre Occident qui se détourne des 10 commandements et croit plus en ses richesses que dans les attentes de son propre cœur ? Est-ce si différent de ceux qui, appâtés par une gloire habillée de rêve et de religion, sont conduits à tuer, croyant devenir des super-fidèles ?

Quand Moïse demande des explications à Aaron, celui-ci commence par mentir. Il invoque « un bruit de bataille » (Ex 32, 17) alors qu’il s’agit d’un culte rendu aux idoles. Puis, il excuse : « Que mon Seigneur ne s’enflamme pas de colère ! Tu sais bien que ce peuple est porté au mal » (Ex 22, 32), ajoutant pour se disculper « C’est eux qui m’ont dit : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous. Car ce Moïse, l’homme qui nous fait monter du pays d’Egypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé » (Ex 22, 33).

La pensée du peuple, quand il est dans la peur ou tourné sur lui-même, n’est pas toujours la meilleure. Cela est sans doute vrai dans nos communautés comme dans nos pays, oserais-je dire dans nos démocraties.

Humblement, il nous faut reconnaître que nous sommes « portés au mal », comme dit Aaron. Qui de nous peut dire ne pas avoir menti, ne pas avoir trahi, ne pas avoir pensé à lui plus qu’aux autres, ne pas avoir cédé à la vengeance ou du moins à rendre le mal pour le mal ?

Moïse l’a bien compris : il faut l’aide de Dieu pour enlever nos péchés, sinon nous allons à notre propre perte. Car nos péchés ne satisfont pas les désirs les plus profonds de nos cœurs. Tout au plus, ils les cachent.

Moïse se retourne alors vers Dieu, avoue le péché et son impuissance. C’est la tentation du suicide : « Efface-moi de ton livre, celui que tu as écrit » (Ex 32, 32).

Dieu se révèle patient. Il enjoint à Moïse de continuer sa mission : « Conduis le peuple vers le lieu que je t’ai indiqué, et mon ange ira devant toi ». Puis il ajoute une phrase bien énigmatique : « Le jour où j’interviendrai, je les punirai de leur péché » (Ex 32, 34).

Frères et sœurs, ce jour de la punition n’est pas arrivé et n’arrivera pas. Car Dieu a choisi un autre chemin que le nôtre, un autre chemin que la vengeance ou la suppression de la vie. Dieu choisit la vie. Et c’est plus qu’un ange que Dieu a envoyé pour nous montrer le chemin. C’est son propre fils, Jésus.

Les deux paraboles de Jésus expriment le choix de Dieu, celui d’un chemin humble, patient, universel et, pourquoi ne pas le relever, celui de la parité. Jésus met en scène un homme qui sème, une femme qui enfoui du levain.

Le Royaume de Dieu se construit à partir de ce qui est petit : la plus petite des semences ou un peu de levain. Comment ne pas penser au père Jacques Hamel, prêtre anti-vedette, exerçant dans une paroisse apparemment peu remarquée, qui a semé par sa présence, par son accueil, par sa prédication ? Il faut du temps, celui de la plante qui pousse, celui du levain qui fait lever la pâte. Le temps est un allié. Nous n’en sommes qu’au cinquième anniversaire, si j’ose dire.

Le Royaume de Dieu se construit non pas pour quelques-uns mais pour tous et pour tout. Les oiseaux du ciel, innombrables, peuvent y faire leur nid ; la pâte toute entière lève. Notre espérance, frères et sœurs, ne peut se limiter à notre propre salut ou au salut de quelques-uns.

Rendons grâce d’être rassemblés ce matin, comme un peu de levain prêt à être enfoui, comme une semence prête à mourir en terre pour donner de beaux fruits, un grand arbre. Cela n’est possible qu’en nous unissant, par la prière et par l’amour, à celui qui est la semence en son corps livré, qui est le levain en sa parole donnée : Jésus.

Agnès Pinard Legry