12. juin, 2022

Le jour où Thérèse de Lisieux a déclenché une révolution spirituelle

Alors qu’à son époque, s’offrir à la "justice divine" était dans l’air du temps, Thérèse de Lisieux en a pris le contre-pied en s’offrant à l’amour miséricordieux de Dieu. Ce 9 juin 1895, elle provoque une véritable révolution.

« S’il y a un texte thérésien à retenir, c’est bien celui-là. Il est tout simplement révolutionnaire. D’ailleurs, on n’a pas attendu la béatification de Thérèse pour pouvoir le réciter comme prière avec, en plus, une indulgence plénière accordée par l’Eglise ! », explique à Aleteia le père carme Denis-Marie Ghesquière. Pourquoi une telle précipitation ? Pourquoi l’offrande de sainte Thérèse à l’amour miséricordieux de Dieu exprime la quintessence de la vie chrétienne pleinement accomplie ? Et en quoi ne marque t-il non seulement un sommet de sa spiritualité, mais une révélation considérable ? Pour le comprendre, il faut revenir à cette journée du 9 juin 1895 à Lisieux.

"Au cours de cette année 1895, Thérèse se sent épanouie. Le 9 juin, le jour de la fête de la Sainte Trinité, elle va vivre une illumination."

À l’époque, Thérèse vit la période la plus lumineuse de sa vie : sa sœur Céline, entre enfin au carmel de Lisieux. Pour cette dernière, cette décision était loin d’être aussi évidente que pour ses autres sœurs déjà carmélites. Mais, voilà après ce psychodrame familial, Céline est bien là ! En plus, Thérèse a une nouvelle responsabilité au sein de la communauté qui la réjouit profondément : elle est maîtresse des novices. Et enfin, sa sœur, mère Agnès de Jésus, est devenue prieure. Elle lui a demandé d’écrire ses souvenirs d’enfance. C’est son regard rétrospectif sur sa vie qui est en train de lui permettre de prendre conscience combien Jésus l’a aimée en premier, avant même qu’elle ne lui réponde par son amour. Rien d’étonnant donc qu’au cours de cette année 1895, elle se sente si épanouie. Elle va vivre une illumination.

La révélation
Ce 9 juin s’annonce comme une belle journée d’été. Il est 5h30 du matin, le jour traverse la fenêtre de la cellule de Thérèse, alors que le silence règne encore sur la communauté. « Ah, c’est la fête de la Sainte Trinité », se réjouit Thérèse avant d’aller prendre son petit déjeuner, qui sera suivi de la prière silencieuse puis des laudes.

En se préparant pour la messe prévue à 8h, Thérèse repense à la notice nécrologique d’une sœur carmélite, lue la veille au réfectoire. Visiblement, sœur Anne-Marie de Jésus passait sa vie à se culpabiliser, en répétant qu’elle « n’a pas assez de mérite ». Très marquée par cette notice, Thérèse n’arrête pas d’y penser : d’où vient cette mode des religieuses qui s’offrent comme victimes à la justice de Dieu afin de détourner sur elles les châtiments réservés aux coupables ?

"Après avoir communié, Thérèse comprend que Jésus désire être aimé, qu’il ne souffre pas de nos péchés, mais surtout de nos manques de confiance et de gratitude, de nos oublis au quotidien."

Même si l’attitude est « grande et généreuse » et que les mortifications ne lui font pas peur, la petite Thérèse devine intuitivement l’ambiguïté de tels exercices qui empêchent souvent de répondre à l’appel de l’amour. « Comment peut-on oublier que, de toute manière, la miséricorde l’emporte sur la justice, car Jésus a payé pour tous les péchés ? Entre justice et miséricorde, c’est bien l’amour qui doit avoir le dernier mot », se demande-t-elle. Pleine d’énergie, la carmélite se sent prête ce matin-même à prendre le contre-pied. Comme si Dieu lui soufflait à l’oreille : « Vas-y Thérèse, il faut bien équilibrer les choses ! »

Après avoir communié, Thérèse reçoit une immense grâce. Elle comprend que Jésus désire être aimé, qu’il ne souffre pas de nos péchés, mais surtout de nos manques de confiance et de gratitude, de nos oublis au quotidien. Pour Thérèse, c’est une véritable révélation : Jésus qui est Amour désire être aimé, mais il ne l’est pas ! Saisie par la grâce, elle s’offre intérieurement à son amour miséricordieux.

A peine sortie de la chapelle, Thérèse entraîne sa sœur Céline, étonnée, vers le lieu d’accueil du couvent, où elle aperçoit de loin mère Agnès. Bouleversée, elle balbutie : « Ma Mère, je voudrait m’offrir avec Céline à l’amour miséricordieux de Dieu ». La chose lui paraissant anodine, la prieure lui répond entre deux portes : « Oui, bien sûr ! ». Heureuse, Thérèse explique alors rapidement à Céline de quoi il s’agit. Elle rentre ensuite dans sa cellule pour rédiger le texte de l’offrande.

Céline est maintenant convaincue de l’importance de ce qui est en train de se passer, elle veut se joindre à l’offrande de sa sœur. C’est une chose fondamentale pour Thérèse : son offrande est en communion avec Céline. Cela signifie qu’elle est en communion « avec tous » et « pour tous ».

Le mardi 11 juin, agenouillée avec sa sœur devant la Vierge du Sourire, elle la prononce du fond du cœur à nouveau. Mais cette fois-ci cette offrande devient missionnaire, car il s’agit du salut des autres. Elle est enfin révolutionnaire, car elle révèle qu’il faut aimer Jésus pour ceux qu’il ne l’aiment pas.

Découvrez son texte intégral :

Offrande de moi-même comme Victime d’Holocauste à l’Amour Miséricordieux du Bon Dieu

Ô mon Dieu ! Trinité Bienheureuse, je désire vous Aimer et vous faire Aimer, travailler à la glorification de la Sainte Eglise en sauvant les âmes qui sont sur la terre et en délivrant celles qui souffrent dans le purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu d’être vous-même ma Sainteté.

Puisque vous m’avez aimée jusqu’à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu’à travers la Face de Jésus et dans son Cœur brûlant d’Amour.

Je vous offre encore tous les mérites des Saints (qui sont au Ciel et sur la terre) leurs actes d’Amour et ceux des Saints Anges ; enfin je vous offre, ô Bienheureuse Trinité ! L’Amour et les mérites de la Sainte Vierge, ma Mère chérie, c’est à elle que j’abandonne mon offrande la priant de vous la présenter. Son Divin Fils, mon Epoux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : « Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera! »

Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs ; je le sais, ô mon Dieu ! (plus vous voulez donner, plus vous faites désirer). Je sens en mon cœur des désirs immenses et c’est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n’êtes-vous pas Tout-Puissant ?… Restez en moi, comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie…

Je voudrais vous consoler de l’ingratitude des méchants et je vous supplie de m’ôter la liberté de vous déplaire, si par faiblesse je tombe quelquefois qu’aussitôt votre Divin Regard purifie mon âme consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même…

Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m’avez accordées, en particulier de m’avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C’est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous [avez] daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j’espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion…

Après l’exil de la terre, j’espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour, dans l’unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur Sacré et de sauver des âme qui vous aimeront éternellement.

Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même. Je ne veux point d’autre Trône et d’autre Couronne que Vous, ô mon Bien-Aimé ! A vos yeux le temps n’est rien, un seul jour est comme mille ans, vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous…

Afin de vivre dans un acte de parfait Amour, Je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu’ainsi je devienne Martyre de votre Amour, ô mon Dieu !

Que ce martyre après m’avoir préparée à paraître devant vous me fasse enfin mourir et que mon âme s’élance sans retard dans l’éternel embrassement de Votre Miséricordieux Amour…

Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu’à ce que les ombres s’étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !…

Marie, Françoise, Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face
Fête de la Très Sainte Trinité, le 9 juin de l’an de grâce 1895.

Marzena Devoud