20. oct., 2020

Attentat de Conflans : "Avant d’enseigner la liberté d’expression, il faut enseigner l’expression"

Alors que la France est encore sous le choc de la mort d’un professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, décapité le 16 octobre à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) par un islamiste pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression, les questions se bousculent, y compris en matière éducative : un tel drame aurait-il pu être évité ? Les enseignants sont-ils suffisamment formés ? Les familles doivent-elles être davantage impliquées ? « Cet assassinat pose beaucoup de de questions sur le rôle de l’école, sur sa mission », reconnaît auprès d’Aleteia Marc Vannesson, délégué général du think tank éducatif « Vers le haut ». Entretien.

Aleteia : Pouvait-on imaginer un tel acte en France aujourd’hui ?
Marc Vannesson : Il y a d’abord l’effroi devant une nouvelle aussi abominable, la condamnation de ce geste horrible, les condoléances à la famille de ce professeur, à ses collègues, ses élèves… et l’envie de ne pas s’en tenir là. Le fait que des pressions fortes pèsent sur l’école et les enseignant était connu. Sous-estimé hélas, mais connu et dénoncé. L’école est devenu un lieu potentiellement dangereux ou l’on peut être victime de sa liberté de propos. Mais que ça aille jusque-là a été un choc pour moi. On ne parle pas de simple violence là, mais d’une décapitation.

La liberté d’expression peut-elle encore être vraiment enseignée à l’école ?

Ce drame pose beaucoup de questions sur le rôle de l’école, sur sa mission. Comment apprend-t-on la liberté d’expression à l’école ? D’abord en apprenant l’expression. Nous sommes dans un système scolaire qui fait que beaucoup de jeunes ne maîtrisent pas l’expression ce qui entraîne déjà des difficultés pour parler de liberté d’expression. La langue nous permet d’entrer en relation avec les autres et nous permet de résoudre des conflits sans entrer dans la violence, elle permet de laisser parler les mots avant les coups. On le sait d’ailleurs par des travaux de linguistes : c’est par la langue que l’on construit un raisonnement. Dans un système éducatif où une part importante de jeunes ne la maîtrise pas, comment enseigner la liberté d’expression ? Apprendre l’expression doit être une ambition extrêmement forte.

Les professeurs sont-ils suffisamment formés pour enseigner des sujets désormais considérés comme sensibles tels que la liberté d’expression ou le fait religieux ?

D’après les différentes études que nous avons pu mener, les enseignants en France se considèrent globalement bien formés d’un point de vue disciplinaire (connaissance de la matière enseignée, ndlr) mais beaucoup d’entre eux témoignent qu’ils ne se sentent pas assez formés d’un point de vue pédagogique, c’est-à-dire sur la manière de transmettre et sur des sujets plus sensibles dont les sujets liés à la liberté d’expression. Il y a des manques de formation. Faire sortir des élèves musulmans par peur de les choquer en montrant des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression est-ce la méthode la plus pédagogique pour faire comprendre ce que c’est à l’ensemble des élèves ? En 2015 nous avions réalisé une enquête sur l’enseignement du fait religieux au primaire. 87% des enseignants considéraient déjà que la formation continue n’était pas adaptée et plus de 80% estimaient que la formation initiale ne l’était pas non plus. Nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec deux options : soient ils abordent ces sujets mais ne le font pas de manière optimale donc cela devient des sujets explosifs qui peuvent avoir de graves répercussion, soient ils s’autocensurent, ne les enseignent pas et l’école ne remplit pas sa mission.

Les enseignants sont-ils suffisamment soutenus ?

Beaucoup d’enseignants se sentent très seuls quand ils se retrouvent en prise avec un problème disciplinaire ou une difficulté pédagogique. Pour certains le fait d’en parler peut apparaître comme un aveu de faiblesse, pour d’autres ce sera la peur d’être sanctionné… Dans le système éducatif français actuel, il y a une infantilisation des enseignants qui ne facilitent pas toujours le travail avec les instances de direction ou l’académie. Trop souvent les enseignants se plaignent de leur solitude ou ont peur d’être mis en cause quand ils rencontrent une difficulté. C’était d’ailleurs le sens du #pasdevague qui avait émergé sur les réseaux sociaux il y a quelques mois : beaucoup d’enseignants avaient témoigné de leur solitude et du manque de soutien de leur hiérarchie. Un bon enseignant est un enseignant qui ne fait pas de vague. Ceci pose un problème délicat : comment, quand quelque chose mérite d’être amélioré dans la manière d’enseigner d’un professeur, peut-on le faire sans être dans la stigmatisation, la culpabilisation ou la sanction ?

La place à accorder – ou pas – aux parents et aux familles des élèves est également un sujet qui fait souvent débat…

C’est effectivement un sujet contesté. La première approche est de dire que ce qui se passe à l’école est sous la responsabilité de l’école et donc qu’il existe une coupure très nette entre le monde de l’école et le monde des parents. Dans cette optique, si les parents ne sont pas contents et bien tant pis, il faut les renvoyer à leur rôle dans la sphère familiale. La deuxième approche consiste à s’interroger sur la meilleure manière de créer une continuité éducative entre l’école et la famille. Les parents sont les premiers responsables de l’éducation des enfants donc les exclure complètement est problématique. L’efficacité de l’école est d’autant plus forte quand les parents sont alignés avec l’enseignement de l’école.

Aujourd’hui sur certaines thématiques il y a cette séparation. Hors si on n’essaye pas de les réconcilier, on met l’enfant dans un conflit de loyauté, il se retrouve dans une situation où il est piégé. En travaillant davantage avec les familles on peut déminer des conflits. Pas tous, bien sûr, mais beaucoup. Il est nécessaire de trouver un lieu d’écoute non pas pour que les familles fassent pression sur le programme mais pour qu’elles comprennent que l’école a aussi son mot à dire sur tel ou tel sujet. En abordant le sujet en amont on peut déminer une partie des problèmes qui se trouvent par la suite moins susceptibles d’être instrumentalisés.

Agnès Pinard Legry - Publié le 19/10/20 (ALETEIA)