TRIBUNE LIBRE

14. avr., 2021

Le doute s’empare sur la nature du livre publié sous la signature de Benoît XVI et du cardinal Sarah. Il semble avant tout vouloir instaurer un rapport de forces et souligner une différence de perspectives avec le pape François. Pourtant, quiconque connaît la position du pape François sur le don que représente le célibat sacerdotal ne peut imaginer qu’il instaure de nouvelles normes pour l’Église universelle. Il disait : « Je préfère donner ma vie avant de changer la loi sur le célibat. Personnellement, je pense que le célibat est un don pour l’Église. Je ne suis pas d’accord pour permettre le célibat optionnel, non. » Prétendre le contraire serait vouloir semer le doute sur la capacité de François à maintenir la riche tradition de l’Église.

Dans un temps de scandales et de procès comme le nôtre, le décalage entre une défense de positions théologiques ou ecclésiologiques et l’état général de l’opinion peut avoir des effets d’offuscation assez dévastateurs. Surtout en France. Rappelons, puisque l’occasion s’y prête, quelques éléments de nature à mieux comprendre ce qui est en jeu et ce qui ne l’est pas dans le célibat d’un prêtre.

Le prêtre : son rôle

De façon schématique, le prêtre est celui par qui l’Église reçoit de Dieu et donne aux fidèles ce que l’humanité ne peut jamais se donner à elle-même : le Pain de la vie éternelle, le Corps ressuscité du Seigneur Jésus dont la présence est la nourriture des âmes immortelles. Ce don de la présence du Seigneur est rendu rituellement accessible dans le sacrement de l’autel. L’autel en chaque église est le signe du sacrifice de Jésus-Christ. Le prêtre est donc avant tout le serviteur de l’amour du Christ lequel se donne dans la célébration des sacrements (qui sont au nombre de sept).

Le prêtre : être signe

Mais le prêtre fut aussi appelé à devenir peu à peu le signe visible de ce qu’il donne : le Christ. À l’autel, le prêtre célébrant la messe (le saint sacrifice de l’unique Grand-Prêtre), est revêtu d’ornements sacerdotaux. Par ces vêtements qui sont la charité du Christ, il est soustrait à sa propre condition masculine d’homme pour rendre présent et visible le Christ invisible, siégeant à la droite du Père. L’Église latine a voulu que la vie du prêtre soit toute entière orientée par l’autel. Il se prépare à célébrer sa prochaine messe ou il descend de sa dernière célébration. L’autel est l’axe autour duquel gravite la vie du prêtre. D’antique tradition, le prêtre dévoué au service de l’autel est tenu d’être abstinent la veille du jour où il célèbre. Devant célébrer l’Eucharistie chaque jour, le prêtre latin est appelé à être abstinent la veille de chaque jour, donc tous les jours. « De la célébration quotidienne de l’Eucharistie, qui implique un état de service de Dieu permanent, naquit spontanément l’impossibilité d’un lien matrimonial » souligne Benoît XVI.

Le don d’une grâce particulière

Ce célibat répond donc d’une nécessité rituelle qui fut investie d’une dimension spirituelle : le prêtre est appelé à s’identifier au Christ pour célébrer la messe et il est appelé à le rejoindre de tout son être par une vie spirituelle soutenue. Cet appel prend clairement la forme d’une consécration dans un célibat choisi, qui ne peut qu’être un don venant du Seigneur lui-même. L’Église catholique a choisi de n’appeler au sacerdoce que des hommes en qui elle aura discerné durant les années du séminaire, l’aptitude du candidat à ce célibat et à ses luttes plus ou moins périlleuses ou fécondes. Si le célibat sacerdotal ressort clairement de la discipline de l’Église, il exprime plus qu’une simple discipline. Le pape émérite Benoît XVI et le cardinal Sarah semblent estimer qu’il convient de continuer à le présenter (et le proposer) non comme une privation mais comme une expression positive de ce que le prêtre incarne. François n’en doute pas. Le célibat impliquant une continence parfaite et perpétuelle suppose le don d’une grâce particulière, afin d’assumer l’existence d’une vie chaste et abstinente.

D’aucuns la jugent aujourd’hui impossible car ce n’est pas sans poser des problèmes d’ordre psychique ou physiologique pour un certain nombre de prêtres, comme l’actualité le prouve régulièrement. Il y aurait donc une face lumineuse et spirituelle du célibat sacerdotal et une face plus douloureuse d’un combat permanent, parfois évoqué. Clairement, la qualité de la vie spirituelle reste la clé de sa lisibilité (un choix et non une privation) et de sa faisabilité (le soutien de la grâce divine agissante). D’une certaine manière, c’est à la qualité de la vie spirituelle des communautés chrétiennes que répond la qualité de la vie spirituelle des prêtres : elles s’entraînent mutuellement et c’est la sainteté du prêtre qui nourrit la conversion de la communauté.

Une vie spirituelle soutenue

Face à des fidèles qui perçoivent peu la signification des sacrements et qui sont immergés dans une société où la séduction et la sexualité sont à tous les coins de rue ou de clics, le célibat du prêtre est perçu comme une incongruité. La possibilité d’en rester au strict rôle du prêtre (ministre des sacrements) et de le dispenser d’être aussi le signe de Celui qu’il représente même en dehors de la célébration de la messe (son identification au Seigneur Ressuscité dans l’Esprit saint) reste une option que les tenants d’une fidélité à la Tradition de l’Église ne veulent pas. C’est le sens du « lien ontologico-sacramentel » que défend le cardinal Sarah.

Le mérite de cette réflexion, finalement jamais close mais jamais grave, sera de redécouvrir pourquoi le sacerdoce est essentiel à la vie de l’Église et pourquoi son inestimable beauté suppose une vie spirituelle soutenue pour le vivre comme pour le comprendre.

Laurent Stalla-Bourdillon

 

27. mars, 2021

Si la situation n’était pas aussi grave sur le front de l’épidémie et des hospitalisations, il y aurait matière à sourire quant aux décisions gouvernementales d’ouverture et de fermeture des commerces et des lieux de rassemblement. Une question malheureuse avait été posée et qui perdure maintenant : qu’est-ce qui est essentiel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Derrière ce mot « essentiel », un regard avait été posé sur la société dans son ensemble : que faut-il laisser ouvert pour que nos concitoyens vivent ? Mais la réponse à « vivre » n’avait pas été définie. 

Car, d’un point de vue objectif — dans une pyramide de Maslow — boire, manger et dormir peuvent bien suffire à la conservation de notre être. Mais d’un point de vue subjectif, travailler, créer, prier sont peut-être tout aussi essentiels à notre vie. Conserver la vie physique d’un patient peut devenir relatif à la conservation du lien qu’il entretient avec sa famille lors de sa fin de vie. L’essentiel est invisible pour les yeux et nous sommes fixés sur la matière. 

Un autre regard

Je me souviens, dans les années 1990, que le roi Hassan II avait décidé l’érection de la mosquée de Casablanca. Certains journalistes français s’étaient émus du montant de la construction d’un édifice cultuel alors qu’une partie importante de la population du Maroc vivait encore sous le seuil de pauvreté. Hassan II leur avait répondu que pour beaucoup de Marocains, prier était aussi essentiel que manger. Il s’agissait d’un autre regard sur la vie, un autre regard sur notre humanité, un autre regard sur ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas.

Mon propos n’est pas de juger ici des directives prises par nos gouvernants : je pense qu’ils font ce qu’ils peuvent et pour rien au monde je ne voudrais prendre leur place et décider du sort de nos concitoyens pour le bien public. Cependant ces réflexions en temps de crise peuvent éclairer chacune de nos vies et, comme toute l’Écriture Sainte le montre, les crises révèlent la vérité dans le cœur de l’homme. 

Choisir à nouveau

 

La fête de Pâques approche, le temps où les chrétiens sont invités à choisir de nouveau de vivre leur condition de disciples. Et si nous regardions notre vie en essayant objectivement de voir ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas et quelles hiérarchies nous établissons ?  Nous pourrions dessiner notre propre pyramide de Maslow et peut-être mieux discerner le temps, les moyens, l’engagement que nous accordons à ce qui est essentiel pour nous et ce qui ne l’est pas. Le temps consacré à telle ou telle activité, l’argent dépensé pour telle ou telle réalité, la présence gratuite auprès de certaines personnes, la démarche physique de retrouver nos frères chrétiens pour prier, l’investissement pour notre culture, notre santé, notre bien-être et l’investissement pour les autres : toutes ces questions relèvent de ce qui est essentiel et de ce qui n’est pas essentiel. 

Mais nous verrons aussi qu’entre ce que nous disons être essentiel et ce que nous faisons, il y a peut-être un écart entre les paroles et les actes. Nous aurons tous des réponses différentes suivant nos états de vie, notre situation familiale, notre âge, notre santé et c’est heureux : les chrétiens ne sont pas formatés sur un moule unique à reproduire. Mais un chrétien est quelqu’un qui entend les deux grands commandements : tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même. Le Christ nous dit ce qui est essentiel et nous invite à y réfléchir. Alors certes nous n’aurons pas 135 euros d’amende ou une fermeture administrative si nous n’obéissons pas, mais lorsque la vie est réduite à l’essentiel, il faut bien que nous nous posions la question de ce qui est essentiel pour nous.

 Père Pierre Vivarès

22. mars, 2021

Comment ne pas être effrayé par la mort ? Pour répondre à cette question qui n’épargne personne, je ne puis m’empêcher de livrer un témoignage personnel. Au moment de la sortie de mon livre Pourquoi avons-nous peur de la mort ?(Artège), des douleurs thoraciques me forcent à consulter mon médecin généraliste. On me diagnostique une infection pulmonaire avec « quelque chose de bizarre derrière cette infection, visible à l’imagerie ». Mais quoi ? Panique en la demeure, mon médecin me rappelle le lendemain pour m’envoyer de toute urgence en consultation chez un oncologue. 

« Vous avez un cancer !« 

Les radios analysées révèlent une « masse » d’origine inconnue… L’oncologue me dit tout de go : « Vous avez certainement un cancer ! » Le sol s’ouvre sous mes pas, c’est le choc. La mort possible se profile devant mes yeux. Alors je fais cette prière, spontanée : « Seigneur, si mon chemin terrestre doit prendre fin, je l’accepte, je t’en ferai l’offrande de ma vie, mais si je m’en sors, ce ne sera plus comme avant, je verrai la vie autrement… »

C’est une longue attente de quatre semaines qui commence, pour permettre à la médecine d’analyser le malade sous toutes ses coutures. Quatre semaines où je ne sais rien. Incertitude totale. J’aurais pu paniquer, faire porter aux autres le poids de ma peur. Rien de cela grâce… à mon entourage ! 

Je suis supérieur d’un séminaire diocésain, tâche que je partage avec un autre confrère. Vingt séminaristes habitent dans la maison. Je leur ai partagé ce qui m’arrive, bien sûr. Dès ce jour, un discret cordon d’amour et de prière s’est formé autour de moi, à tel point que la peur m’a quitté rapidement. L’amour, la bienveillance, les petites attentions, la prière de ces jeunes, m’ont comme transfiguré. Sans oublier tous ceux qui, de proche ou de loin, se sont mis en prière. J’étais aimé d’un amour plus fort que la mort, et je peux avancer paisiblement sur un chemin de confiance. 

Je vois clairement le Seigneur agissant dans le don de ces jeunes à Dieu et à l’Église. Car « là où sont amour et charité, Dieu est présent ». Et l’amour est plus fort que la mort. « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8, 39). Et cette présence d’amour s’incarne bel et bien dans les attitudes de ces jeunes séminaristes. Au moment où j’écris ces lignes, le pronostic semble meilleur selon l’Académie, mais le danger ne s’est pas éloigné pour autant. Il me faudra attendre encore plus de deux semaines avant les prochaines analyses. Mais qu’importe, le mal est déjà vaincu par l’amour quel qu’en soit l’issue.

Se sentir écouté

Ce petit témoignage me donne l’occasion de développer l’importance de l’amour des proches comme antidote à la peur de la mort. Le « suicide assisté », est-ce vraiment un antidote à la peur ? La personne qui fait appel à l’assistance au suicide s’exprime souvent ainsi : « Je ne veux pas souffrir et faire souffrir mon entourage. D’ailleurs, quand on n’a plus de qualité de vie, ça ne sert plus à rien d’exister. » Ce qui frappe dans ce genre de propos, ce n’est pas le désir de mourir, mais celui de ne pas souffrir. Car la souffrance, cela fait peur ! La vie est tellement inscrite en nous qu’on ne peut pas vouloir mourir. 

Apparemment rien à voir avec la vie après la vie. Pour le suicidant, mourir signifie simplement paix de l’âme et absence de souffrance. On ne demande pas la mort pour aller rejoindre un bien-aimé, par exemple, mais parce qu’on ne veut pas subir la dégradation de son corps. Lorsqu’un malade en fin de vie se sent seul, ou a l’impression de peser sur des proches déconcertés, qui ont peur de la mort, qui en font le déni ou la considèrent comme la fin de tout, il sera plus facilement tenté par le suicide. À l’inverse lorsque le malade, entouré d’amour, peut parler sereinement de sa mort, qu’il se sent écouté, accepté, compris, respecté dans sa dignité et dans le mystère de sa personne, porté par sa foi en un Amour qui l’attend, il acceptera plus volontiers de partir naturellement.

Observez la flamme d’une bougie

Être aimé et aimer, c’est exister vraiment, quelle que soit sa qualité de vie. Et même au terme d’une longue vie. Et quand on existe pleinement, enveloppé d’amour, la douleur s’atténue, et la mort ne fait plus peur. Il ne reste plus qu’un dernier pas, un saut de « l’amour à l’Amour », dans le Seigneur ! Observez la flamme qui danse sur une bougie. La cire qui diminue au fil du temps, perd peu à peu de sa qualité de vie, mais la flamme demeure toujours aussi vivante, jusqu’à l’épuisement naturel de sa cire. Parvenue en fin de vie, la flamme diffuse toujours autant de lumière et de chaleur. Elle existe pleinement. Plus encore, elle a pris toute la place, on ne voit plus que de la lumière sur un minuscule magma de cire. Il y a dans cette flamme quelque chose d’immortel. Mais pour durer, la flamme a besoin d’oxygène. L’oxygène, c’est l’amour de ceux et celles qui entourent la personne âgée ou en fin de vie ; ce sont les soignants, la famille, les amis. En un mot, l’amour !

J’ai toujours remarqué qu’une personne entourée d’amour, jusqu’à sa fin de vie, ne désire jamais mourir. La mort arrive tranquillement, comme un repos, un déplacement de la flamme vers un « ailleurs » invisible au regard, mais perceptible pour le cœur. Quelle émotion d’avoir été le témoin de ces derniers moments de vie d’un papa, d’une maman, entourés d’un cordon d’amour familial. Que de concentrés d’amour échangés à travers des paroles, une main qui caresse un visage, un baiser déposé sur le front, le murmure d’une prière, jusqu’au dernier souffle qui s’envole comme sur les ailes d’une colombe, vers un ailleurs, divin. Il est vrai que la mort nous dépouille de nos blindages pour faire apparaître l’essentiel de l’être, et laisser jaillir la lumière. 

L’amour se donne jusqu’au bout

Seul un regard d’amour peut permettre de regarder au-delà de la mort. Seul l’amour, entourant une personne qui a perdu sa qualité de vie peut lui redonner foi en elle-même, la faire exister pleinement. Une qualité de vie amoindrie ne signifie pas que la personne n’existe plus, ou moins. Jusqu’à la fin, elle reste capable de diffuser de l’amour. Accepter la mort naturelle, c’est offrir encore du temps à l’amour, afin d’aimer intensément. Que d’amours échangées dans ces derniers instants de vie, ces moments, qui créent un espace ouvert aux confidences, à des paroles de réconciliation, à des actes de confiance et d’abandon à la Providence devant les portes de la mort. Provoquer chimiquement la mort avant terme, par un poison, c’est priver les personnes de ce moment de vie d’une lucidité étonnante. « L’amour assisté » voilà l’antidote au « suicide assisté » ! Le malade grabataire reste une personne à part entière, capable d’un courage extraordinaire lorsqu’elle est aimée. Parce qu’elle existe pleinement.

Père Joël Pralong