22. mars, 2021

L’amour des proches, un puissant antidote à la peur de la mort

Comment ne pas être effrayé par la mort ? Pour répondre à cette question qui n’épargne personne, je ne puis m’empêcher de livrer un témoignage personnel. Au moment de la sortie de mon livre Pourquoi avons-nous peur de la mort ?(Artège), des douleurs thoraciques me forcent à consulter mon médecin généraliste. On me diagnostique une infection pulmonaire avec « quelque chose de bizarre derrière cette infection, visible à l’imagerie ». Mais quoi ? Panique en la demeure, mon médecin me rappelle le lendemain pour m’envoyer de toute urgence en consultation chez un oncologue. 

« Vous avez un cancer !« 

Les radios analysées révèlent une « masse » d’origine inconnue… L’oncologue me dit tout de go : « Vous avez certainement un cancer ! » Le sol s’ouvre sous mes pas, c’est le choc. La mort possible se profile devant mes yeux. Alors je fais cette prière, spontanée : « Seigneur, si mon chemin terrestre doit prendre fin, je l’accepte, je t’en ferai l’offrande de ma vie, mais si je m’en sors, ce ne sera plus comme avant, je verrai la vie autrement… »

C’est une longue attente de quatre semaines qui commence, pour permettre à la médecine d’analyser le malade sous toutes ses coutures. Quatre semaines où je ne sais rien. Incertitude totale. J’aurais pu paniquer, faire porter aux autres le poids de ma peur. Rien de cela grâce… à mon entourage ! 

Je suis supérieur d’un séminaire diocésain, tâche que je partage avec un autre confrère. Vingt séminaristes habitent dans la maison. Je leur ai partagé ce qui m’arrive, bien sûr. Dès ce jour, un discret cordon d’amour et de prière s’est formé autour de moi, à tel point que la peur m’a quitté rapidement. L’amour, la bienveillance, les petites attentions, la prière de ces jeunes, m’ont comme transfiguré. Sans oublier tous ceux qui, de proche ou de loin, se sont mis en prière. J’étais aimé d’un amour plus fort que la mort, et je peux avancer paisiblement sur un chemin de confiance. 

Je vois clairement le Seigneur agissant dans le don de ces jeunes à Dieu et à l’Église. Car « là où sont amour et charité, Dieu est présent ». Et l’amour est plus fort que la mort. « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8, 39). Et cette présence d’amour s’incarne bel et bien dans les attitudes de ces jeunes séminaristes. Au moment où j’écris ces lignes, le pronostic semble meilleur selon l’Académie, mais le danger ne s’est pas éloigné pour autant. Il me faudra attendre encore plus de deux semaines avant les prochaines analyses. Mais qu’importe, le mal est déjà vaincu par l’amour quel qu’en soit l’issue.

Se sentir écouté

Ce petit témoignage me donne l’occasion de développer l’importance de l’amour des proches comme antidote à la peur de la mort. Le « suicide assisté », est-ce vraiment un antidote à la peur ? La personne qui fait appel à l’assistance au suicide s’exprime souvent ainsi : « Je ne veux pas souffrir et faire souffrir mon entourage. D’ailleurs, quand on n’a plus de qualité de vie, ça ne sert plus à rien d’exister. » Ce qui frappe dans ce genre de propos, ce n’est pas le désir de mourir, mais celui de ne pas souffrir. Car la souffrance, cela fait peur ! La vie est tellement inscrite en nous qu’on ne peut pas vouloir mourir. 

Apparemment rien à voir avec la vie après la vie. Pour le suicidant, mourir signifie simplement paix de l’âme et absence de souffrance. On ne demande pas la mort pour aller rejoindre un bien-aimé, par exemple, mais parce qu’on ne veut pas subir la dégradation de son corps. Lorsqu’un malade en fin de vie se sent seul, ou a l’impression de peser sur des proches déconcertés, qui ont peur de la mort, qui en font le déni ou la considèrent comme la fin de tout, il sera plus facilement tenté par le suicide. À l’inverse lorsque le malade, entouré d’amour, peut parler sereinement de sa mort, qu’il se sent écouté, accepté, compris, respecté dans sa dignité et dans le mystère de sa personne, porté par sa foi en un Amour qui l’attend, il acceptera plus volontiers de partir naturellement.

Observez la flamme d’une bougie

Être aimé et aimer, c’est exister vraiment, quelle que soit sa qualité de vie. Et même au terme d’une longue vie. Et quand on existe pleinement, enveloppé d’amour, la douleur s’atténue, et la mort ne fait plus peur. Il ne reste plus qu’un dernier pas, un saut de « l’amour à l’Amour », dans le Seigneur ! Observez la flamme qui danse sur une bougie. La cire qui diminue au fil du temps, perd peu à peu de sa qualité de vie, mais la flamme demeure toujours aussi vivante, jusqu’à l’épuisement naturel de sa cire. Parvenue en fin de vie, la flamme diffuse toujours autant de lumière et de chaleur. Elle existe pleinement. Plus encore, elle a pris toute la place, on ne voit plus que de la lumière sur un minuscule magma de cire. Il y a dans cette flamme quelque chose d’immortel. Mais pour durer, la flamme a besoin d’oxygène. L’oxygène, c’est l’amour de ceux et celles qui entourent la personne âgée ou en fin de vie ; ce sont les soignants, la famille, les amis. En un mot, l’amour !

J’ai toujours remarqué qu’une personne entourée d’amour, jusqu’à sa fin de vie, ne désire jamais mourir. La mort arrive tranquillement, comme un repos, un déplacement de la flamme vers un « ailleurs » invisible au regard, mais perceptible pour le cœur. Quelle émotion d’avoir été le témoin de ces derniers moments de vie d’un papa, d’une maman, entourés d’un cordon d’amour familial. Que de concentrés d’amour échangés à travers des paroles, une main qui caresse un visage, un baiser déposé sur le front, le murmure d’une prière, jusqu’au dernier souffle qui s’envole comme sur les ailes d’une colombe, vers un ailleurs, divin. Il est vrai que la mort nous dépouille de nos blindages pour faire apparaître l’essentiel de l’être, et laisser jaillir la lumière. 

L’amour se donne jusqu’au bout

Seul un regard d’amour peut permettre de regarder au-delà de la mort. Seul l’amour, entourant une personne qui a perdu sa qualité de vie peut lui redonner foi en elle-même, la faire exister pleinement. Une qualité de vie amoindrie ne signifie pas que la personne n’existe plus, ou moins. Jusqu’à la fin, elle reste capable de diffuser de l’amour. Accepter la mort naturelle, c’est offrir encore du temps à l’amour, afin d’aimer intensément. Que d’amours échangées dans ces derniers instants de vie, ces moments, qui créent un espace ouvert aux confidences, à des paroles de réconciliation, à des actes de confiance et d’abandon à la Providence devant les portes de la mort. Provoquer chimiquement la mort avant terme, par un poison, c’est priver les personnes de ce moment de vie d’une lucidité étonnante. « L’amour assisté » voilà l’antidote au « suicide assisté » ! Le malade grabataire reste une personne à part entière, capable d’un courage extraordinaire lorsqu’elle est aimée. Parce qu’elle existe pleinement.

Père Joël Pralong