27. oct., 2021

« Le monde attend que nous soyons des saints »

Un bon vivant qui sait renoncer à tout sauf au réel, voici la définition que Jean de Saint-Chéron pourrait donner du bon chrétien, sujet de son essai paru aux éditions Salvator : « Les bons chrétiens ». Il répond aux questions de Aleteia.

« Être un bon chrétien », la formule fait sourire, qui évoque avec ironie le pharisien satisfait de lui-même et surtout meilleur que les autres, comme les fils de Zébédée qui demandent à Jésus la meilleure place (Mc 10, 35). Dans Les Bons Chrétiens(Salvator), Jean de Saint-Chéron reprend en quelque sorte la réplique de Jésus : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ! » en se demandant avec humour et un peu de provocation comment être un bon chrétien. Pas meilleur que les autres mais visant haut, dans le monde que Dieu nous donne, là où « seul Jésus est un bon chrétien ». Bref, comment être des saints.

Aleteia : À l’heure où les chrétiens sont ultra-minoritaires en France, où leur avenir même se pose, comme le fait l’historien Guillaume Cuchet (« Le christianisme a-t-il encore de l’avenir en France ? »), vous vous demandez ce que signifie au fond le fait d’être chrétien. Qu’est-ce qu’un chrétien ?

Jean de Saint-Chéron : Le chrétien, c’est quelqu’un qui est attaché au Christ parce qu’il a reconnu que Jésus était Dieu et qu’il nous aimait. Et qu’il nous sauvait. Or, nous autres catholiques, croyons que le corps du Christ c’est l’Église qu’il a fondée pour que nous puissions le suivre, nous convertir, devenir des saints, c’est-à-dire accomplir notre vocation. Être chrétien, c’est reconnaître que c’est en écoutant le Christ, et en mettant ses paroles en pratique, que nous apprenons à vivre vraiment et qu’ainsi nous participons à la vie du monde. C’est ainsi que nous répondons au grand désir de bonheur de tout homme. Votre question nécessite néanmoins une plus longue réponse : je consacre de nombreuses pages de mon livre, en prenant appui sur la Bible, la Tradition et de grands auteurs, à essayer d’affiner la définition. La question des « croyants non pratiquants », par exemple, est un sacré casse-tête : comment peut-on croire que le Christ nous sauve et ne pas aller puiser à la source des sacrements ? Qu’est-ce qui a raté dans l’Église pour que nous en soyons là… ?

Et les « bons chrétiens », alors, quels sont-ils ? Pourquoi se poser cette question ?

De nouveau, la question est vaste, car il y a aujourd’hui dans l’expression de « bon chrétien » à la fois de l’ironie et un retour possible au sens littéral : il faut pouvoir prendre l’expression au pied de la lettre : le « bon chrétien » c’est celui qui s’efforce tout simplement d’être chrétien. Il est impossible à l’homme d’aimer vraiment, et d’être saint, si l’on ne s’en remet pas d’abord à Dieu, si l’on n’écoute pas Dieu. Être chrétien est extrêmement difficile. Particulièrement aujourd’hui, peut-être. Le bon chrétien, c’est donc celui qui est sans cesse en train de se convertir et qui mène chaque jour un rude combat pour apprendre à faire le bien, d’abord dans l’humble quotidien : vaincre les petits actes d’égoïsme, de paresse, la médisance (un terrible cancer, qui est une version tordue de notre capacité à discerner le bien et le mal, car nous pouvons éprouver du plaisir à dire du mal des autres !), les mensonges que nous dicte notre vanité, notre orgueil minuscule… À cela peut s’ajouter le refus de voir la souffrance de l’autre, du pauvre, de celui qui nous ennuie, qui nous dérange, alors qu’il a besoin de nous… et qu’il est le Christ lui-même, si l’on en croit l’Évangile ! Le bon chrétien, c’est celui qui essaie d’aimer. Je prends dans mon livre l’image du chevalier errant. C’est un peu ça le bon chrétien, il se lance dans une quête impossible qui est celle de la sainteté. Et le monde sans Dieu le prend pour un fou, mais il y va quand même, car c’est la voie de l’amour et du bonheur.

Vous remettez en valeur la « pratique » du chrétien, alors même que celle-ci a été dévalorisée, comme si l’assistance à la messe ou le recours aux sacrements était au fond des actes purement extérieurs. Pourquoi « le christianisme n’est pas un spiritualisme à la petite semaine », comme vous dites ?

Le christianisme est par excellence la religion de l’incarnation. Jésus-Christ, c’est Dieu fait homme. Ça n’est pas un dieu vaporeux posé sur des nuages. Et pourquoi a-t-il pris la peine de se faire homme et de venir souffrir ici-bas, lui le créateur du monde ? Pour nous sauver. Alors même que par le péché nous trahissons son amour, il nous aime inconditionnellement. Il est d’une patience infinie, divine. Il veut nous sauver du malheur et de la mort dans lesquels nous nous sommes empêtrés par nos fautes. Et donc il vient nous voir, nous rendre visite, et nous le tuons. Mais l’amour est plus fort que la mort, parce que l’amour, c’est Dieu. Il est la Vie même. Il ressuscite.

Les sacrements que Jésus nous a laissés en mémoire de son passage parmi nous, et particulièrement en mémoire de sa Passion et de sa Résurrection, c’est-à-dire de son très grand amour, il faudrait être fou pour ne pas les saisir ! Dieu n’est pas une petite idée vague dans notre cœur. Pour apprendre à aimer, pour devenir des saints, nous avons besoin de cette force qu’il nous donne. Dieu se donne à manger pour que nous devenions comme lui.

Vous pourfendez sans ménagement le « bourgeois » qui sommeille dans le chrétien. Le bourgeois, est-ce celui qui ne sait pas renoncer, qui s’accroche à ses « valeurs », ou tout simplement celui qui refuse le réel ?

C’est un peu de tout ça. Vous avez parfaitement compris que je n’attaque pas ici une classe sociale particulière mais un esprit. Le « bourgeois » c’est celui qui pense d’abord à son petit confort. C’est celui qui croit que « charité bien ordonnée commence par soi-même ». La Bible dit l’exact inverse de cette phrase stupide et fausse. Le bourgeois veut bien gérer ses petites affaires pour être bien tranquille, et jouir tranquille tant qu’il est temps, avant d’être trop vieux et de mourir. Il ne regarde pas plus loin que le bout de son nez ; il aime l’entre-soi ; parfois il est tellement enfermé dans son petit monde qu’il ne voit même pas le pauvre en bas de chez lui — comme le riche de l’Évangile devant le pauvre Lazare (Lc, 16).

Ce démon de l’embourgeoisement n’est évidemment pas réservé au chrétien : c’est le grand démon de tout homme. La mission du chrétien est de s’arracher chaque jour à cette tentation de la petite habitude, du comme il faut, du petit confort, pour se mettre enfin à aimer comme le Christ nous le demande : en essayant de donner notre vie sans cesse. Pour être chrétien plutôt que bourgeois, il faut savoir se remettre en cause.

Ce bon chrétien appelé à la sainteté selon la loi de l’amour, vit dans un monde infesté par ses mythes et ses idéologies, comme celui du progrès. Comment vivre en bon chrétien dans un monde sans Dieu ?

« Rien n’accuse davantage une extrême faiblesse d’esprit que ne pas connaître quel est le malheur d’un homme sans Dieu », affirme Pascal. Il est évident que l’homme est fait pour le bonheur, et que tout homme cherche à être heureux. Donc les idéologies contemporaines, il ne faut pas les mépriser tout de suite, mais les voir d’abord comme l’expression du désir de bonheur de tout homme : le matérialisme, le communisme, le wokisme contemporain sont des expressions du désir qu’a l’homme de construire enfin un monde habitable, où nous puissions être heureux… Mais ces idéologies sont irréalistes, ce sont des rêveries fondées par l’homme pécheur, incapable de comprendre l’homme tant qu’il n’a pas reconnu son propre péché, et tant qu’il n’a pas reconnu son Sauveur. C’est pourquoi ce sont des idéologies violentes et injustes, même si elles reposent parfois sur de bons sentiments. Mais les bons sentiments de l’homme pécheur ne mènent nulle part s’ils ne sont pas ordonnés à l’amour de Dieu. Pascal ne dit donc pas qu’il est intellectuellement faible de ne pas croire en Dieu, mais de ne pas admettre que l’homme sans Dieu est nécessairement malheureux. Tout simplement parce qu’il est perdu, qu’il erre dans la nuit, et qu’il pèche.

L’athéisme est une foi très fragile, sans le début d’une preuve, mais dont on peut facilement mettre au jour la logique : « Ayant imaginé de supprimer le péché, disait Baudelaire, les libre-penseurs ont estimé qu’il était ingénieux de supprimer le juge et d’abolir le châtiment. C’est ce qu’ils nomment exactement le progrès. » Le chrétien doit regarder le monde avec réalisme, essayer de le comprendre, de l’aimer, et surtout de lui parler. Nous devons parler au monde. Et sans le savoir, le monde attend que nous soyons des saints, car c’est le seul vrai témoignage : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35) Alors convertissons-nous !

Et l’Église, dans tout ça ? La voici secouée dans de dramatiques affaires. Vous la décrivez « sainte, composée de pécheurs ». Sa vérité vraie, n’est-ce pas ce qui en elle est invisible, comme vous le suggérez ?

L’Église est à la fois le corps du Christ et son épouse, c’est ce que nous apprend l’Écriture. À la fin du monde, quand tout sera réuni dans le Christ, l’Église aura parfaitement accompli sa mission : tous ceux qui auront accepté l’amour de Dieu, car c’est toujours une question de liberté, et qui donc auront, cahin-caha, suivi le Christ, seront réunis pour toujours en Dieu, corps et âme (n’oublions pas que nous sommes faits pour la résurrection des corps). Ce sera une très belle fête, le bonheur sans fin.

Mais pour l’heure, le corps visible est blessé, et même très blessé. « Jésus est en agonie jusqu’à la fin du monde » disait Pascal, « et il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » Le péché abominable qui frappe l’Église de l’intérieur doit nous encourager à la compassion pour les victimes, au travail de vérité qui rend libre, et au travail pour notre propre conversion, notre propre sainteté. Comme dit saint Augustin, seul Dieu peut savoir qui est dans son Église, c’est-à-dire qui aime vraiment. Mais une bonne solution est d’aller à la messe, de recevoir la force des sacrements, et de mettre l’Évangile en pratique ! Chaque jour, du mieux que nous pouvons. Et les saints du Ciel prient pour nous, il faut croire à la communion des saints ! Nous formons un seul corps.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.